La foi qui nous anime

À la source de tout engagement en société, il y a une foi : en l’homme, en Dieu, en un monde plus juste… Est-ce qu’il y a chez les chrétiens une approche spécifique de la charité ? Comment les Vincentiens articulent-ils vie spirituelle et engagement sur le terrain ? Enquête et témoignages de bénévoles inspirés !

Dossier par Raphaëlle Coquebert, journaliste
© SSVP – Charles Plumey
LE DOSSIER 

Entendant, au hasard du premier confinement, un reportage consacré à l’isolement des personnes âgées, Issa, étudiant malien, s’est souvenu de sa détresse lors des premiers mois de son arrivée en France, où il ne connaissait personne. Ni une ni deux, il a rejoint Les Petits Frères des Pauvres pour s’investir auprès des anciens. Selon une étude d’août 2019 sur les jeunes bénévoles, le désir d’être utile est un déclencheur pour 50 % d’entre eux. Puis vient la soif de relations. S’engager est toujours porteur d’un idéal éminemment respectable, auquel la vitalité du tissu associatif français doit beaucoup. Quelle place dans ces motivations pour la croyance religieuse ? Si elle se traduit en une pratique assidue, elle est surtout déterminante dans les secteurs religieux, social et éducatif. Avec quel retentissement concret ?
Rappelons d’abord que, pour le chrétien, se tenir auprès de ceux qui souffrent n’est pas optionnel : « si quelqu’un prétend avoir la foi, sans la mettre en œuvre, à quoi cela sert-il ? » interroge saint Jacques (2, 14-26). L’Église se doit d’être présente en priorité dans les lieux de déréliction, martèle le père Venot-Eiffel, dans son récit sur son apostolat en prison (Derrière les hauts murs, 2021) : « Il en va de l’authenticité du Royaume. »

JEUNES VINCENTIENS : LA FOI SINON RIEN

La Règle de la SSVP, dont le chapitre 2 porte sur la spiritualité vincentienne, n’est pas moins explicite. La foi se vit « à travers l’amour du prochain dans le besoin » (article 3.1), dans le sillage de saint Vincent de Paul pour lequel « quitter l’oraison pour se rendre au chevet d’un malade, c’est quitter Dieu pour Dieu ». Comment cette foi se traduit-elle au sein des équipes de la SSVP ? La plupart s’appuient sur un aumônier d’équipe – laïc ou clerc – intègrent un temps de prière à leur réunion mensuelle, proposent une recollection et un pèlerinage annuels. Certaines partent en retraite, telle l’équipe Pier-Giorgio-Frassati de Dijon (voir « Et à la SSVP », p.17). La quinzaine de prière vincentienne, en septembre, avec sa palette de propositions variées, est un temps fort de communion spirituelle pour toutes les équipes de Dijon. De plus en plus, les jeunes éprouvent le besoin de remettre leurs actions entre les mains de la Providence : invocation à l’Esprit Saint et lecture d’évangile préalables aux distributions alimentaires pour l’équipe étudiante Sainte-Elisabeth de la Trinité, à Dijon également ;

recueillement dans une chapelle d’Angers avant les tournées de maraudes pour l’équipe étudiante Saint-Serge. « Il ne faut pas non plus que la prière nous exempte de l’action, avertit Pauline Six, 29 ans, présidente de l’équipe susnommée Pier-Giorgio-Frassati. Lors de la crise sanitaire, nous bouillions de rester les bras croisés ! »
D’où la session d’été d’une semaine proposée depuis deux ans aux jeunes Vincentiens : à en juger par son succès (40 inscrits en 2020, 60 en 2021), la soif de s’ancrer en Dieu est vive chez la génération montante ! « Je ne me demande pas en quoi croient les personnes à la rencontre desquelles je vais, confie Pierre-Louis (voir micro-trottoir p.19). Mais, j’ai besoin d’être porté spirituellement par la SSVP. Voir des chrétiens aussi fervents lors de la session d’été m’a rempli d’Espérance ! » Cette soif se double du désir de rester ouverts aux bénévoles athées ou d’autres confessions, comme cela se vit depuis toujours au sein des équipes de la SSVP – celle de Châteaubriant (voir Et à la SSVP, p.17) compte, par exemple, plusieurs agnostiques.

Entendant, au hasard du premier confinement, un reportage consacré à l’isolement des personnes âgées, Issa, étudiant malien, s’est souvenu de sa détresse lors des premiers mois de son arrivée en France, où il ne connaissait personne. Ni une ni deux, il a rejoint Les Petits Frères des Pauvres pour s’investir auprès des anciens. Selon une étude d’août 2019 sur les jeunes bénévoles, le désir d’être utile est un déclencheur pour 50 % d’entre eux. Puis vient la soif de relations. S’engager est toujours porteur d’un idéal éminemment respectable, auquel la vitalité du tissu associatif français doit beaucoup. Quelle place dans ces motivations pour la croyance religieuse ? Si elle se traduit en une pratique assidue, elle est surtout déterminante dans les secteurs religieux, social et éducatif. Avec quel retentissement concret ? Rappelons d’abord que, pour le chrétien, se tenir auprès de ceux qui souffrent n’est pas optionnel : « si quelqu’un prétend avoir la foi, sans la mettre en œuvre, à quoi cela sert-il ? » interroge saint Jacques (2, 14-26). L’Église se doit d’être présente en priorité dans les lieux de déréliction, martèle le père Venot-Eiffel, dans son récit sur son apostolat en prison (Derrière les hauts murs, 2021) : « Il en va de l’authenticité du Royaume. »

JEUNES VINCENTIENS : LA FOI SINON RIEN

La Règle de la SSVP, dont le chapitre 2 porte sur la spiritualité vincentienne, n’est pas moins explicite. La foi se vit « à travers l’amour du prochain dans le besoin » (article 3.1), dans le sillage de saint Vincent de Paul pour lequel « quitter l’oraison pour se rendre au chevet d’un malade, c’est quitter Dieu pour Dieu ». Comment cette foi se traduit-elle au sein des équipes de la SSVP ? La plupart s’appuient sur un aumônier d’équipe – laïc ou clerc – intègrent un temps de prière à leur réunion mensuelle, proposent une recollection et un pèlerinage annuels. Certaines partent en retraite, telle l’équipe Pier-Giorgio-Frassati de Dijon (voir « Et à la SSVP », p.17). La quinzaine de prière vincentienne, en septembre, avec sa palette de propositions variées, est un temps fort de communion spirituelle pour toutes les équipes de Dijon. De plus en plus, les jeunes éprouvent le besoin de remettre leurs actions entre les mains de la Providence : invocation à l’Esprit Saint et lecture d’évangile préalables aux distributions alimentaires pour l’équipe étudiante Sainte-Elisabeth de la Trinité, à Dijon également ; recueillement dans une chapelle d’Angers avant les tournées de maraudes pour l’équipe étudiante Saint-Serge. « Il ne faut pas non plus que la prière nous exempte de l’action, avertit Pauline Six, 29 ans, présidente de l’équipe susnommée Pier-Giorgio-Frassati. Lors de la crise sanitaire, nous bouillions de rester les bras croisés ! » D’où la session d’été d’une semaine proposée depuis deux ans aux jeunes Vincentiens : à en juger par son succès (40 inscrits en 2020, 60 en 2021), la soif de s’ancrer en Dieu est vive chez la génération montante ! « Je ne me demande pas en quoi croient les personnes à la rencontre desquelles je vais, confie Pierre-Louis (voir micro-trottoir p.19). Mais, j’ai besoin d’être porté spirituellement par la SSVP. Voir des chrétiens aussi fervents lors de la session d’été m’a rempli d’Espérance ! » Cette soif se double du désir de rester ouverts aux bénévoles athées ou d’autres confessions, comme cela se vit depuis toujours au sein des équipes de la SSVP – celle de Châteaubriant (voir Et à la SSVP, p.17) compte, par exemple, plusieurs agnostiques.

Chiffres clés

50 % des jeunes bénévoles le sont pour se « sentir utiles » (Source : Étude de Médiamétrie auprès des 15-24 ans, août 2019)
La charité est une expérience d’alliance avec le Dieu Trinité, qui est échange d’amour.

Ce que regrette Didier Decaudin, animateur de la Commission Spiritualité de la SSVP, c’est qu’il n’y ait pas assez de partages entre Vincentiens sur la manière dont l’action est vécue et sur la relecture spirituelle qu’on peut en faire : « Que déplace-t-elle en nous ? » interroge-t-il. D’où son désir de former des animateurs qui aideraient à cette relecture : car « glorifier Dieu par nos vies, c’est redonner une espérance à notre monde en souffrance. »

Les Vincentiens sont appelés à cheminer ensemble vers la sainteté (Règle internationale, article 2.2)

LA FOI À L’EPREUVE DES FAITS

C’est indéniable : l’expérience du terrain bouscule les certitudes. Ce qui peut être déstabilisant, sans formation, partage des ressentis en équipe et supervision. Mais, aussi, tellement fécond ! Soulignant que « l’engagement fait bouger le rapport de soi aux autres, dans le sens d’une fraternité vécue et d’un partenariat », le théologien Xavier Dubreil (1933-2019) exhortait à « vivre les pratiques de charité comme des expériences d’alliance, de rencontres avec le Dieu, Père, Fils et Esprit. » En touchant du doigt, par le service des pauvres, l’importance de la relation d’amour, les chrétiens entrent mieux dans le mystère du Dieu Trinité, qui n’est pas un Dieu tutélaire solitaire, mais « un mouvement d’amour ». « Au fil de mon engagement à la SSVP, j’ai compris que je n’avais pas à changer les personnes rencontrées, révèle Catherine, présidente de l’équipe de Châteaubriant. À eux d’être acteurs de leur changement, à moi d’imiter toujours plus le Christ pour mieux les aimer. » 
La relation à Dieu n’est pas située dans un monde purement spirituel, souvent sécurisant, rappelle Bertrand Cassaigne, religieux jésuite : elle se vit aussi dans une histoire. « La foi apporte de la profondeur à l’action, note Pauline Six. Avant de sonner aux portes, nous récitons une « prière de l’escalier » rédigée en équipe. Mais, croiser des regards, serrer des mains, écouter… enrichit aussi ma foi. »

LA FOI COMME CARBURANT

Si la prise de conscience de la purification qui s’opère, par la foi, au contact des personnes visitées, est plus ou moins évidente, celle de la nécessité de s’appuyer sur elle pour agir semble plus ancrée et consensuelle. Tant d’apôtres de la charité – à commencer par Frédéric Ozanam – ont donné l’exemple ! « Il est vain de vouloir aller vers les autres si l’on n’a pas les yeux fixés sur Jésus », insiste Amaury Guillem parti vivre en cité, en famille, pour 3 ans, avec l’association aconfessionnelle Le Rocher (Ceux du 11e étage, 2014).

La foi aide à se tenir dans une juste distance par rapport aux pauvres : seule compte notre présence gratuite, le résultat est entre Ses mains ! Elle permet de mieux accepter les échecs : notre engagement nous confronte à nos limites ? Ne sommes-nous pas aimés inconditionnellement ? Elle ancre dans l’espérance et déplace des montagnes. C’est ce qu’assure à son équipe de laïcs le père Chauveau, qui prend soin des prostituées (voir page 19) : « On ne peut pas porter seuls, à bout de bras, les appels au secours, c’est impossible. [La réponse] est de courir à la chapelle ! »

ALLER PLUS LOIN

• Eh bien dites : don ! Petit éloge du don, père Pascal Ide, 1997
• Petit guide pour une vie transformée – 40 jours pour mettre la prière dans son quotidien, Grégory Turpin, 2018

LA FOI À L’EPREUVE DES FAITS

C’est indéniable : l’expérience du terrain bouscule les certitudes. Ce qui peut être déstabilisant, sans formation, partage des ressentis en équipe et supervision. Mais, aussi, tellement fécond ! Soulignant que « l’engagement fait bouger le rapport de soi aux autres, dans le sens d’une fraternité vécue et d’un partenariat », le théologien Xavier Dubreil (1933-2019) exhortait à « vivre les pratiques de charité comme des expériences d’alliance, de rencontres avec le Dieu, Père, Fils et Esprit. » En touchant du doigt, par le service des pauvres, l’importance de la relation d’amour, les chrétiens entrent mieux dans le mystère du Dieu Trinité, qui n’est pas un Dieu tutélaire solitaire, mais « un mouvement d’amour ». « Au fil de mon engagement à la SSVP, j’ai compris que je n’avais pas à changer les personnes rencontrées, révèle Catherine, présidente de l’équipe de Châteaubriant. À eux d’être acteurs de leur changement, à moi d’imiter toujours plus le Christ pour mieux les aimer. »  La relation à Dieu n’est pas située dans un monde purement spirituel, souvent sécurisant, rappelle Bertrand Cassaigne, religieux jésuite : elle se vit aussi dans une histoire. « La foi apporte de la profondeur à l’action, note Pauline Six. Avant de sonner aux portes, nous récitons une « prière de l’escalier » rédigée en équipe. Mais, croiser des regards, serrer des mains, écouter… enrichit aussi ma foi. »

LA FOI COMME CARBURANT

Si la prise de conscience de la purification qui s’opère, par la foi, au contact des personnes visitées, est plus ou moins évidente, celle de la nécessité de s’appuyer sur elle pour agir semble plus ancrée et consensuelle. Tant d’apôtres de la charité – à commencer par Frédéric Ozanam – ont donné l’exemple ! « Il est vain de vouloir aller vers les autres si l’on n’a pas les yeux fixés sur Jésus », insiste Amaury Guillem parti vivre en cité, en famille, pour 3 ans, avec l’association aconfessionnelle Le Rocher (Ceux du 11e étage, 2014). La foi aide à se tenir dans une juste distance par rapport aux pauvres : seule compte notre présence gratuite, le résultat est entre Ses mains ! Elle permet de mieux accepter les échecs : notre engagement nous confronte à nos limites ? Ne sommes-nous pas aimés inconditionnellement ? Elle ancre dans l’espérance et déplace des montagnes. C’est ce qu’assure à son équipe de laïcs le père Chauveau, qui prend soin des prostituées (voir page 19) : « On ne peut pas porter seuls, à bout de bras, les appels au secours, c’est impossible. [La réponse] est de courir à la chapelle ! »

PLUS D’INFOS

• Eh bien dites : don ! Petit éloge du don, père Pascal Ide, 1997 • Petit guide pour une vie transformée – 40 jours pour mettre la prière dans son quotidien, Grégory Turpin, 2018

L’ENTRETIEN 

« Suivre le Christ, c’est contribuer à la venue du Règne de Dieu »

Doyen de la faculté de théologie du Centre Sèvres-Facultés jésuites de Paris et pétri de doctrine sociale de l’Église, le père Alain Thomasset approfondit depuis longtemps le lien foi/engagement.

Vous avez coanimé entre 2001 et 2010 un séminaire « Quand la foi est sociale : un lieu théologique », qui a inspiré un livre. Pourquoi ce thème ?

Pour un croyant, sa présence dans le monde social, économique ou politique n’est pas séparable de son expérience de foi. Plus qu’un lieu de mise en œuvre de sa foi, c’est le lieu où Dieu se révèle à lui, le rejoint dans le concret de son histoire. Si la foi peut déterminer ou orienter l’action, l’engagement peut aussi bousculer ou révéler la foi à elle-même. On sépare trop souvent vie sociale et vie spirituelle, pourtant intimement liées.

L’immersion sur le terrain sociétal est-elle incontournable pour un chrétien ?

Puisque Dieu a créé et aime ce monde qu’il veut sauver, le chrétien ne peut s’en désintéresser… Ce monde que le Verbe a voulu rejoindre dans sa chair. Suivre le Christ, c’est vouloir contribuer à la venue du Règne de Dieu, un monde de justice, fraternité et paix. C’est le refus de l’atteinte à la dignité de tous, a fortiori les plus fragiles.

De quelle manière Dieu
se révèle-t-Il à travers ces engagements ?

L’unité progressive entre engagement social et expérience de foi se fait par la médiation d’une expérience spirituelle aux accents différents. Plusieurs visages de Dieu s’y manifestent : Dieu créateur, source qui donne de naître et de faire naître ; Dieu porteur d’une loi de vie qui rend possible la rencontre en vérité ; Dieu de la promesse et du salut qui attire à lui ; Dieu présent au cœur des combats pour la justice.

Nombre d’acteurs bénévoles sont athées. La foi transfigure-t-elle l’engagement ?

Que les acteurs soient incroyants ne signifie pas qu’ils ne sont pas guidés par une foi intérieure et qu’ils ne portent pas une espérance au fond de leur être. Le plus de la foi chrétienne, c’est de nommer cette source révélée et manifestée en Christ. En Lui nous reconnaissons Celui qui donne sens à la vocation humaine.

Crédit photo : © DR

SUITE DU DOSSIER "La foi qui nous anime"

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